Décomplexer la recherche : sortir au grand air et retrouver Susan (ou Roberta ?)

Décomplexer la recherche : sortir au grand air et retrouver Susan (ou Roberta ?)

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Ce texte aborde la question de la recherche depuis un certain nombre d’angles morts et propose des perspectives à géométrie variable, voire instable. La recherche-création, ce qu’elle représente et ce qu’elle contient, y est mise de l’avant. On y parle notamment de sa forme d’hydre, de son caractère phosphorescent et on métaphorise autour des objectifs qu’engendrent sa double-vie. On évoque aussi sa complexité épistémologique, c’est-à-dire l’aspect multipiste de ses processus de développement des connaissances. On imagine une recherche scientifique décomplexée, et on termine sur l’image de Rosanna Arquette aka Roberta.

 

Ce qu’il y a autour

Se trouver en présence d’art ou de science, c’est se trouver en présence de recherche. Nous vivons cependant dans une société orientée résultat, ce faisant, ce qu’il y a autour – au centre, dessus ou dessous, en amont comme en aval – se trouve souvent occulté. La valeur d’un objet tend à se situer dans son potentiel tangible, dans sa matérialité et sa capacité d’incarnation dans la durée. L’exigence de l’immédiateté continue de gagner en puissance. Y a-t-il seulement une limite à cet impératif ? En contrepartie, ce qui prend du temps n’est pas actuellement ce qu’il y a de plus séduisant – il s’agit d’une généralisation bien entendu, et c’est bien de cela qu’il est question, d’une ambiance générale.

Si on zoom sur le mot recherche, c’est généralement une image floue qui nous vient en tête, à moins bien sûr d’être ou d’avoir soi-même été chercheur. Imprécise et indéterminée pour plusieurs d’entre nous, la recherche reste un « objet » que nous situons parfois au-dessus des choses, comme s’il s’agissait d’une méta-situation. Cette idée que nous avons d’une désincarnation de la recherche par rapport à son sujet est fausse bien entendu : il faut au contraire l’avoir ratissé et labouré dans tous les sens, s’y être vautré même – pensons par exemple aux études de terrain, comme l’observation participante en ethnologie ou à la recherche-action, qui prône de mener les recherches en milieu naturel plutôt qu’en laboratoire (Van Trier, 1980, p.181 dans Louis-Claude Paquin, Méthodologie de la recherche-création, 2017).

Au mot « recherche », se raccroche parfois celui-ci : « création ». Cette jonction va nous occuper à travers les 2500-quelques mots qui suivent.

 

À propos du terme « recherche-création »

« Dans nos universités, l’expression « recherche création » s’est en quelque sorte infiltrée, puis affirmée au cours des dernières décennies à mesure que les disciplines artistiques s’intégraient au milieu universitaire. L’institution se voyait alors accueillir en ses murs un autre type de chercheur, des praticiens du domaine de l’art qui, tout en ayant le sentiment de faire de la recherche, ne se reconnaissaient pas dans les paramètres de cette activité que l’université appelle « recherche scientifique ». Même si cette expression englobait les études poursuivies dans le domaine des sciences exactes aussi bien que celles menées en sciences humaines, la recherche des praticiens du domaine des arts réclamait une autre appellation, une appellation qui traduirait mieux la nature de sa contribution. » (Pierre Gosselin et Éric Le Coguiec, La recherche création – Pour une compréhension de la recherche en pratique artistique, 2006). Il s’agit d’un terme qui est apparu en réponse à un besoin et qui désigne un ensemble pluriel de modalités de recherche. Il existe autant de modalités que de recherches-créations : chacune d’elle générant des questionnements singuliers dont les réponses proviendront en partie de processus de création artistique, voire de la création elle-même. Ces réponses nous proviennent dans un langage autre, une langue qui s’origine dans l’infra-texte des mots utilisés pour nommer et dire l’art. Il s’agit de ce moment du langage où le savoir devient un contre-savoir. La recherche-création génère du contre-savoir, un savoir qui dit autre chose que le vu et le connu et qui ouvre le champ des connaissances de manière à multiplier nos perspectives sur le monde (à ce sujet, voir le texte « Approcher l’idée de contre-savoir (ouvrir des fenêtres et tourner autour de l’informe) » de ce blogue).

 hydra_by_yoso999-d7bmpqgL’hydre innommable (ou le dragon à trois têtes)

Si ce qu’il y a dans le mot « recherche » n’est pas clair c’est notamment parce qu’il s’y loge une multitude de choses. Il s’y trouve de l’innommables, du non-identifié. Comme s’il s’agissait d’ovnis dont a bien une certaine intuition mais, va savoir, on est peut-être complètement dans le champ. Dans tous les cas le mot « recherche » fait peur parce qu’il contient de l’inconnu, et ce qu’on ne sait pas inquiète – mais intéresse aussi : au pire mystifie, au mieux intrigue.

L’innommable appelle à être nommé. Il s’agit de mettre des mots sur ce qui est cherché d’une part, et ce qui est trouvé d’autre part. Ces mots ne seront pas nécessairement les mêmes. Ce que l’on cherche représente un ensemble initial de mots – une première tête de dragon – qui va ensuite passer par les différentes étapes du processus de recherche, où les mots seront remaniés, leur succession réordonnée, les phrases reformulées, laissant apparaître des concepts, des idées – une deuxième tête de dragon – pour enfin, au terme d’une durée variable qui se compte en nombre d’années, mettre en forme le contenu qui aura émergé et les mots qui le constitue – une dernière tête. Le dragon à trois têtes de la recherche est un corps où s’entremêle de l’intuition, du risque, de l’observation, l’articulation d’une problématique et d’une question, l’établissement d’un cadre théorique, un recensement des recherches, une bibliographie commentée, de la collecte de données, une méthodologie, de l’analyse, de la vérification, de la synthèse, de la théorisation, du référencement, de la mise en forme dans un logiciel de traitement de texte, platement ou euphoriquement, c’est selon. L’hydre en question est éventuellement prête à affronter le monde : sortir de son antre universitaire pour s’oxygéner à l’air libre, et se confronter à d’autres visions, d’autres hydres venant d’autres contrées ou de simples dragons réguliers.

L’hydre de la recherche-création, au surplus, pond un œuf. La recherche-création est une hydre pondeuse extraterrestre (ça fait beaucoup, je sais). Elle a apparence humaine mais elle n’est pas exactement de ce monde : elle s’empare du monde pour en extraire du sens alors qu’elle s’en trouve libérée, affranchie. Décomplexée, ses modalités d’existence et ses apparences (car il y en plusieurs) varient et s’adaptent aux différents contextes et objets de recherche. La recherche-création est une forme décomplexée de la recherche. Elle se tient en équilibre entre une rigueur rigide et une désinvolture souple ; équilibre auquel le monde extérieur peut contribuer et duquel il peut bénéficier tout à la fois.

v-die-ausserirdischen-kommen3maxresdefaultLe problème et l’avantage de l’invisibilité

La recherche en art existait bien avant sa légitimation via les programmes académiques d’études de maîtrise et de doctorat. Un projet de création artistique comporte presque obligatoirement une part de recherche et une réflexion en parallèle. Il ne s’agit pas de réduire la teneur de la recherche académique à quelques notes dans un carnet ou des plans et croquis préparatoires. Une thèse n’équivaut certes pas à une description de projet, et demande un énorme travail d’observation et d’analyse. Mon point est plutôt qu’il y a recherche – peu importe le niveau – même lorsqu’on ne la voit pas. Et, par extension avec cette idée, lorsqu’on sort la recherche-création de son milieu naturel – l’université – on ne voit plus la recherche, ou du moins elle n’est plus en évidence au premier plan. Et pourtant elle est bien là, elle n’existe pas avec moins d’intensité et de rigueur parce qu’elle est passée au régime d’invisibilité. Et dans tous les cas, c’est une invisibilité de type phosphorescente, qui ‘glow’ dans le noir à intensité variable. J’aime à penser que la recherche-création ‘glow in the dark’. Qu’elle réinvente de nouvelles conditions de visibilité et révèle ce qu’on ne voit pas autrement.

Capture d’écran 2018-06-02 à 16.15.59Cette forme d’invisibilité a ses avantages et ses désavantages. Déjà, son accessibilité est limitée : par cette position discrète, on peut passer à côté sans la remarquer. La portion recherche d’une recherche-création ne bénéficie que de bien peu de visibilité en dehors des symposiums et autres colloques spécialisés. Et sinon, qui lit les thèses et les mémoires en dehors des universitaires ? Qui assiste à des jurys de doctorat et de maîtrise ? Mais le fait de ne pas la voir à moins d’y porter une attention réelle a l’avantage de valoriser l’attention et le temps qu’elle requiert. Dans un monde où la performativité et la productivité sont devenus les maîtres incontestés du temps ordinaire, il faudrait se réjouir d’avoir l’occasion de ralentir. Il faudrait même l’accueillir comme une chance, voire une circonstance miraculeuse.

tumblr_nivhdjYHdW1sm1qloo1_1280mspiff-2017-desperately-seeking-susan-still-1_cropEntre « À la recherche du temps perdu » et « Recherche Susan désespérément »

Les occurrences du mot recherche peuvent nous mener dans toutes les directions. Et ces directions prennent parfois l’allure de jeux de pistes ponctués d’énigmes à 1000$ où s’entremêlent questions existentielles et explorations pragmatiques. Que cherche-t-on ? Le temps perdu, ou bien Susan ? Épistémologiquement parlant, il serait profitable de ne pas choisir mais plutôt d’unir les deux occurrences en un seul objet de recherche – qui deviennent alors deux niveaux d’une même recherche. Chercher le temps perdu revient à chercher Susan, seulement il s’agit de deux parcours, deux perspectives, deux méthodologies qui progressent dans une même direction. Ce sont deux espace-temps superposés en transparence : c’est du moins ce qu’en dirait Borges, ou Philip K. Dick.

La recherche-création opère sur un double tracé, voire un multipiste. De par son double objectif, elle induit une forme d’aller-retour à vitesse et intervalle variable. Par exemple ceci : recherche-création-création-création-recherche. Ou bien : création-recherche-recherche-création-recherche. Ou encore : recherche-recherche-recherche-création-création-recherche-recherche. Différemment pour chacun, indépendamment de l’objet de recherche et de la création envisagée. L’ordre des mots – recherche d’abord, puis création ensuite – est une fausse piste. Cela nous dit, de manière implicite, que la recherche pousse la création vers l’avant. Mais on sait bien que ça alterne et que ça fonctionne par cycle, que c’est récursif et irrégulier. Et bien que parfois la recherche pousse effectivement la création vers l’avant, comme le ferait la propulsion d’un dix roues de dix tonnes renversé raclant l’asphalte, écorchant par le fait même la création – ce qui est généralement le cas à un moment ou un autre d’une maîtrise ou d’un doctorat – la recherche demeure, à travers ses cycles d’apparition et de prédominance, une forme d’aura ondoyante, bienveillante ? En tout cas vivante. La recherche-création est une forme vivante de la recherche : en perpétuelle transformation, toujours à s’adapter à son sujet. C’est une recherche dont la forme varie selon la création qui la motive. La création motive la recherche qui motive à son tour la création. Et qui l’informe aussi, qui lui donne forme.

truck-accident-lawyer-chicagotransformers-nostalgia-ftstephanie-klepacki-222873-unsplashSortir au grand air : la complémentarité est une clé

La science a une longueur d’avance lorsqu’on évoque la recherche dont elle relève, on la lui accorde tout naturellement. Ce qui n’est pas le cas pour l’art, généralement perçu comme étant moins sérieux et n’appelant pas la même rigueur que la science. Avec cet avantage dans la poche de son sarreau, le scientifique bénéficie d’une confiance générale qui lui permet de prendre une posture d’autorité – quoi que pas toujours (voir le texte « Fake, milkshake et fortune cookie » de ce blogue). Si je souligne cette forme d’iniquité, entre le statut de la recherche en science et celui en art – ou en tout cas de la perception que nous en avons – c’est surtout pour mettre en évidence leur complémentarité (on l’aura probablement remarqué : il s’agit de mon agenda caché dans le cadre de ce dialogue-recherche art-science).

J’ai utilisé le mot « iniquité », qui réfère de manière implicite à une forme d’injustice – celle de la perception externe – mais en terme de perception interne, il faudrait plutôt parler d’inégalité ou de disparité, voire simplement de différence. Si je tente de me positionner de l’intérieur de la recherche (je m’accorde partiellement ce droit, ayant progressé durant cinq ans dans un doctorat en études et pratiques des arts que je n’allais jamais terminer), je perçois certes une reconnaissance largement inégale de ces deux domaines de recherche. Je conçois aussi l’impossibilité de les placer au même niveau tant la nature de leurs objets de recherche et leurs méthodologies diffèrent.

Mais depuis quelles perspectives diffèrent-elles tant exactement ? Parce que oui, dans une perspective académique, elles ‘clashent’ littéralement, elles s’affrontent, revendiquant des droits et des catégories de savoirs, réclamant un espace propre, une position dans une hiérarchie x, une valeur dans une écologie d’échelles. Mais si on ouvre la porte et que l’on sort au grand air, que l’on se positionne depuis le simple fait d’être en vie disons : du point de vue des possibles de l’existence, la recherche en art comme en science ne fait qu’intégrer tout naturellement l’espace variable qu’elle est en mesure d’éclairer. Ce faisant la recherche – quel que soit son objet – travaille la matière du monde, elle longe ses contours et l’ajoure pour permettre le passage de nouveaux éclairages. Et c’est en sortant la recherche scientifique et la recherche-création en art de leur moule – académique ou autre – qu’elles peuvent s’approcher et que leur complémentarité peut opérer.

 

Décadrer, décaler, décomplexer – la recherche scientifique

Évoluant dans un contexte et un encadrement rigoureusement balisé, la recherche scientifique s’impose comme un ensemble établi de règles et de procédures. Peu de choses étant laissées au hasard, il reste peu de place pour introduire une approche créative au sein de ce type de recherche. Imaginons quelque chose de fou : de la recherche-création scientifique. Imaginons des formes, des objets et des sujets : créer une théorie spatio-sculpturale, un théorème picturo-géologique, une règle temporelle anthropo-temporaire, un principe bio-photo-astronomique, un système écologico-poétique. Imaginons des méthodologies qui croisent l’heuristique, la phénoménologie et la systémique avec l’analyse réductionniste, la modélisation et la simulation numérique. Imaginons des résultats qui sont des œuvres et des œuvres qui sont des découvertes, des solutions. Imaginons des codirections de recherche avec des criminels, des clowns et des schizophrènes comme consultants. Ok, ça va peut-être trop loin, oublions les criminels, clowns et schizo, mais tentons tout de même d’imaginer quelque chose qui viendrait décadrer les contextes existants de la recherche scientifique.

Ce niveau de « décomplexion » (ce mot n’est pas « legit » mais c’est son destin d’apparaître ici, dans ce texte) nous permettrait assurément de redécouvrir l’univers sous d’autres angles, de reformuler nos visions du monde, de décaler les perspectives existantes, juste assez pour voir ce qu’elles cachaient qu’on ne voyait pas. Peut-être faudrait-il aussi repenser notre rapport à la vérité : pourquoi sommes-nous si intransigeant avec la notion de vrai ? Ne sommes-nous pas aveuglés par des exigences d’ordre et de rationalité ? Balisés que nous sommes par l’ensemble des paramètres sociaux et périmètres psycho-géographiques d’ordre divers – nos horaires quotidiens en forme de 9 à 5 à 7, nos rdv annuels chez le médecin-dentiste-opticien-gynéco, nos valeurs et nos croyances, nos régimes alimentaires et nos attachements affectifs, les routes que nous empruntons, jour après jour, à répétition, parce qu’elles nous mènent efficacement du point A au point B, sans perte d’espace-temps aucune et ce, à 0,1 km près – nous sommes difficilement en mesure d’imaginer les choses autrement que ce qu’elles sont.

 

L’inconnu x : Susan ou Roberta ?

« La recherche-création se conçoit davantage comme un cheminement vers l’inconnu que comme un acheminement vers le savoir, qui est le propre de la recherche. » (Louis-Claude Paquin, Méthodologie de la recherche-création, 2017). C’est aussi ce que nous avons précédemment dit de l’art versus la science (voir le texte « Ne pas (sa)voir ce que l’on voit (et chercher/trouver des clés » de ce blogue). Cependant, à ce point-ci de nos réflexions, ne pourrions-nous pas imaginer qu’il s’agit certes de deux trajets – distincts quoique parallèles –, orienté vers un même but, animé d’une même quête ? Tout comme Susan et le temps perdu sont finalement l’objet double-face d’une seule et même recherche. Et qu’au surplus, il y a parfois méprise entre Susan et Roberta.

Quel est le véritable inconnu dans nos processus de recherche ?

 

Nathalie Bachand

Images (haut) : Ciel – photo par Stephanie Klepacki (unsplash.com) / Recherche Susan désespérément (Google Image).

Images (corps de texte) : hydre; V; Rencontres du 3e type / Close Encounters of the Third Kind; objets phosphorescents; Retour vers le futur / Back to the Future; Recherche Susan désespérément / Desperately Seeking Susan; camion renversé; Transformers – images trouvées sur Google Image et capture d’écran (objets phosphorescents). Ciel – photo par Stephanie Klepacki (unsplash.com).

27 Juin 2018 | Retour aux actualités

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